Médias et opinion publique : qui influence qui ?

Author:
Emmanuel Roche
Published:
February 15, 2026
Reading Time:
04 min

Dans le débat sur l’influence des médias et de l’opinion publique, une question essentielle se pose : les médias façonnent-ils notre manière de penser ou se contentent-ils de refléter les préoccupations de l’opinion publique ? En réalité, ce rapport d’influence est bien plus complexe qu’il n’y paraît, notamment parce qu’un troisième acteur entre en jeu : les entités politiques et commerciales, qui tentent d’influer sur le traitement médiatique pour orienter l’opinion à leur avantage.

Un équilibre entre ce qui intéresse l’opinion et ce que certains acteurs veulent voir mis en avant.

On pourrait croire que les médias ne font que capter et retranscrire les préoccupations de la société. Qu’ils se contentent de relayer les tendances, d’analyser l’opinion et d’ajuster leur contenu en fonction des attentes de leur audience. Mais ce serait une vision naïve du processus médiatique. Les médias ne sont pas qu’un simple miroir de l’opinion, ils en sont aussi un filtre. Ils sélectionnent les sujets, les hiérarchisent et les mettent en récit. Ce cadrage n’est jamais neutre : il est le produit d’un arbitrage entre ce qui capte l’attention du public et ce que certains acteurs – politiques, économiques ou idéologiques – cherchent à imposer dans le débat public. En d’autres termes, l’histoire que l’on nous raconte est toujours une histoire éditée. Chaque information publiée passe sous le regard d’un rédacteur en chef, qui tranche : ce sujet mérite-t-il d’être porté à la connaissance du public ? Doit-on l’enterrer, le minimiser ou au contraire, le propulser au premier plan ? Cette mécanique éditoriale façonne notre perception du monde et, avec elle, la "vérité" que nous croyons connaître.

“Les médias reflètent ce que disent les gens, les gens reflètent ce que disent les médias. Ne va-t-on jamais se lasser de cet abrutissant jeu de miroirs ?” Amin Malouf

L’agenda médiatique sous influence

Les médias jouent un rôle central dans la définition de l’agenda public : ce dont ils parlent devient, aux yeux du public, ce qui est important. Ce phénomène, connu sous le nom d’agenda-setting, façonne notre perception du monde.

Mais qui décide de ce qui est mis en avant ? Derrière les journalistes et les rédactions, il y a des forces qui tentent d’influer sur leurs choix.

Les responsables politiques, les entreprises, les lobbys et les agences de communication ont bien compris que pour façonner l’opinion, il faut d’abord façonner l’information. C’est pourquoi ils investissent massivement dans les relations presse et la communication d’influence. Ils fournissent aux journalistes des éléments clés en main : communiqués de presse, tribunes, études, rapports… Tout est conçu pour orienter le discours médiatique et imposer certains sujets dans l’espace public.

Mais ce mécanisme n’est pas infaillible. Il repose sur un facteur humain : les journalistes. Derrière chaque rédaction, il y a des individus avec leur conscience, leurs valeurs et leur éthique professionnelle. Certains reprendront ces éléments tels quels, par manque de temps ou de moyens. D’autres les questionneront, enquêteront et choisiront de ne pas se laisser instrumentaliser. Parfois, la stratégie d’influence fonctionne à la perfection et une information préparée en amont devient un fait acquis. Parfois, elle échoue, parce qu’un journaliste refuse d’être un simple relai. L’information n’est donc jamais une équation à sens unique, mais une bataille permanente entre ceux qui veulent imposer un récit et ceux qui décident de le raconter autrement.

“Les médias représentent la plus grande puissance de notre société contemporaine.” David Lodge

Quand les médias deviennent un relai direct

En tant qu’attaché de presse, j’ai souvent envoyé des communiqués qui ont été repris mots pour mots par certains médias, sans qu’aucune vérification ne soit faite. À mes débuts, il m’est même arrivé d’y glisser des erreurs involontaires, qui ont été publiées telles quelles. Ce n’est pas un cas isolé. Par manque de temps, de moyens ou par choix éditorial, de nombreux médias reprennent des informations sans les recouper. Résultat : ce qui était à l’origine une communication stratégique devient une information journalistique, avec toute l’autorité que cela implique. Quand, comme moi, on est à la place du communicant, la conscience de cet impact oblige à redoubler d’attention, en particulier lorsque le sujet peut changer l’ordre des choses. Une information peut modeler un débat, influencer une décision politique ou orienter l’opinion publique sur des questions majeures. Dans ce métier, chaque mot compte. Il s’agit d’un levier puissant, qui, comme tout outil, peut être utilisé à bon ou à mauvais escient.

Cette responsabilité soulève une question éthique fondamentale : jusqu’où peut-on aller pour faire passer un message ? Lorsqu’une information est façonnée pour servir un objectif stratégique, où s’arrête la communication et où commence la manipulation ? Un communicant peu scrupuleux peut instiller un narratif biaisé qui, relayé sans vérification, devient une vérité médiatique. À l’inverse, une communication rigoureuse et honnête peut permettre d’éclairer un sujet complexe et d’apporter un contrepoint essentiel à un débat.

L’influence existe, elle est même structurelle. La question n’est donc pas si nous influençons, mais comment et dans quel but nous choisissons de le faire.

“Les médias tiennent leurs informations moitié des gens qui souhaitent faire dire du bien d’eux-mêmes, moitié de ceux qui voudraient faire dire du mal des autres.”

L’opinion publique, une force qui s’adapte… mais à quel prix ?

Face à l’influence des médias, on pourrait croire que l’opinion publique est totalement manipulée, soumise aux récits qu’on lui impose. Mais ce serait oublier un autre phénomène : la montée en puissance des réseaux sociaux. Aujourd’hui, chaque citoyen peut réagir en direct aux informations, les commenter, les détourner ou les contester.

Si les médias influencent encore l’opinion, l’opinion peut aussi leur imposer des sujets. Un scandale né sur X peut forcer les rédactions à s’y intéresser, et des tendances émergentes peuvent modifier la ligne éditoriale des plus grandes publications. Le rapport de force s’est inversé sur certains aspects : ce ne sont plus seulement les journalistes qui façonnent l’agenda, mais aussi les internautes, dont la viralité peut précipiter un sujet en une des journaux. Mais cette dynamique a ses dérives. J’ai souvent vu des journalistes s’engouffrer dans des informations trouvées sur les réseaux sociaux, sans prendre le temps de les vérifier, simplement pour être les premiers à publier ou par envie d’être à l’origine du buzz. C’est vrai, et c’est triste. Dans cette quête de l’instantanéité, la rigueur journalistique passe parfois au second plan, et une information non vérifiée peut devenir un fait médiatique en quelques heures.

Le problème, c’est qu’une fois cette information diffusée, même si elle s’avère fausse, le mal est souvent fait. J’ai vu des clients exploser en vol, incapables de faire face à une polémique qui s’emballait. Ils n’étaient pas assez solides pour encaisser la violence des réseaux, les haters, ou pire : un mensonge relayé en masse et pris pour une vérité absolue. Car sur Internet, ce n’est pas toujours la réalité qui s’impose, mais celle qui génère le plus d’engagement.Nous vivons dans un monde où l’opinion publique a pris un rôle actif, où elle peut renverser des carrières, faire émerger des causes ou détruire des réputations en un clic. Mais sommes-nous vraiment plus libres ou simplement plus vulnérables aux récits qui nous sont imposés – qu’ils viennent des médias traditionnels ou des tendances virales ?

Une boucle d’influence réciproque

Alors, qui influence qui ? Il serait simpliste de penser que les médias sont seuls à façonner l’opinion ou que l’opinion impose ses choix aux médias. En réalité, nous sommes face à une boucle d’influence où interviennent plusieurs forces :

  • Les médias, qui sélectionnent et mettent en récit l’information.
  • L’opinion publique, qui réagit et peut imposer des sujets.
  • Les acteurs politiques et économiques, qui tentent d’influencer l’information en amont.

Comprendre ce mécanisme est essentiel pour développer un regard critique. Car si nous ne choisissons pas toujours les sujets dont on parle, nous pouvons toujours choisir la manière dont nous les interprétons.

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