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Depuis la nuit des temps, celui qui détient le pouvoir des mots détient le pouvoir tout court. On pense aux rois qui contrôlaient les scribes, aux Églises qui filtraient les Écritures, aux États qui censuraient les pamphlets. Mais derrière chaque récit officiel ou chaque vérité établie, il y a toujours eu un arbitre invisible : celui qui décide de ce qui mérite d’être publié et diffusé.
Aujourd’hui encore, le véritable architecte de notre mémoire collective n’est ni l’auteur ni le lecteur, mais l’éditeur. C’est lui qui choisit quelle histoire sera racontée et, par conséquent, quelle histoire existera.
Dans son dernier livre, Nexus, Yuval Noah Harari rappelle que les sociétés humaines ne fonctionnent pas sur la base de la vérité objective, mais sur des récits partagés. Les mythes religieux, les idéologies politiques, les modèles économiques : tout cela repose sur des histoires que l’on choisit de croire. Et qui décide quelles histoires circulent ? Ceux qui contrôlent les canaux de diffusion.
Pendant des siècles, c’était l’affaire des institutions religieuses et politiques. Aujourd’hui, cela relève des plateformes numériques, des médias… et des maisons d’édition. C’est l’éditeur qui façonne notre réalité, notre accès à la connaissance en écartant certaines voix et en amplifiant d’autres.
L’histoire des religions : le canon biblique n’est pas tombé du ciel, il a été édité. Certains évangiles ont été rejetés, d’autres ont été compilés pour former le Nouveau Testament.
À chaque époque, ce qui est écrit et ce qui est dit est le fruit d’un choix éditorial.
L’histoire elle-même n’est qu’une grande œuvre éditoriale en perpétuelle correction. On ne raconte jamais tout : on sélectionne, on simplifie, on reconstruit. L’édition des récits historiques façonne notre perception du passé.
Harari insiste sur ce point : les histoires que nous acceptons définissent nos choix collectifs. Un livre publié peut créer une révolution (Le Capital de Marx), une nouvelle philosophie de vie (Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir), ou légitimer des politiques entières (Le Manifeste du Parti communiste).
Et ce pouvoir n’a pas disparu. Aujourd’hui, des éditeurs comme Portfolio | Penguin Random House , Gallimard ou Albin Michel, tiennent entre leurs mains la capacité de transformer un auteur inconnu en figure d'autorité influenceur d'idées. Un livre publié chez le bon éditeur peut faire basculer un débat, légitimer une nouvelle pensée, ou même déclencher un mouvement politique.
Mais un bouleversement sans précédent est en marche : pour la première fois dans l’histoire, des algorithmes décident seuls de ce qui est mis en avant ou non.
Avant, c’était l’éditeur qui déterminait quel livre serait publié, quel article serait diffusé, quels auteurs seraient mis en avant, quelles idées circuleraient. Aujourd’hui, ce sont les intelligences artificielles des réseaux sociaux et des moteurs de recherche qui tranchent. YouTube, TikTok, Facebook, X (ex-Twitter) : ces plateformes ne consultent aucun comité de lecture, elles n’ont pas de ligne éditoriale réfléchie. Leur seul critère est l’engagement.
Une IA ne lit pas un texte pour sa valeur historique ou philosophique, elle regarde uniquement son potentiel viral. Résultat : ce qui est mis en avant est ce qui génère le plus d’émotions fortes, pas nécessairement ce qui construit une pensée profonde.
C’est une révolution. L’édition traditionnelle n’a jamais été aussi proche de disparaître. Car si l’éditeur avait un rôle d’arbitre, avec des critères intellectuels et culturels (aussi discutables soient-ils), l’IA elle, fonctionne sur des règles purement mathématiques. C’est peut-être le premier métier intellectuel qui sera remplacé par une machine.
Dans un monde saturé d’informations, le rôle de l’éditeur devrait être plus essentiel que jamais. Mais l’algorithme menace de le rendre obsolète. L’histoire, autrefois façonnée par des choix humains, est désormais dictée par un calcul invisible.
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